II. Capacités hors du commun

Cependant, Daniel Tammet est une exception parmi les autistes Asperger : il possède la faculté de pouvoir communiquer avec les personnes du monde qui l’entourent. C’est ainsi que la science peu mieux comprendre et étudier son cas. Il possède de nombreuses capacités hors normes telles que la synesthésie qui lui permet de faire des choses incroyables.

  • 1) La synesthésie

                     « Certains savants pensent que les concepts élaborés (dont les nombres et le langage) sont ancrés dans certaines zones du cerveau et la synesthésie peut procéder d’une mise en relation de trop fréquente de ces régions. De tels « montages croisés » peuvent aboutir à la synesthésie en tant que tendance à associer des idées apparemment sans rapport. »

Daniel Tammet, Je suis né un jour bleu, chapitre 9 « Le don des langues »

          Voilà comment Daniel Tammet résume les principes de la synesthésie de son explication biologique à son apparition dans la littérature. Mais tout d’abord, qu’est-ce que c’est la synesthésie ? Comment se manifeste-t-elle ? De quelle manière est-elle présente dans la littérature ?

 

 

                    Pour commencer, nous allons définir le principe de la synesthésie. Pour cela commençons par l’origine étymologique du mot. Le mot « synesthésie » nous vient du grec, il se constitue du préfixe «  syn » qui signifie « ensemble » , et de « aesthesis » : sensation ou aptitude à avoir des sensations.

          La synesthésie est d’un point de vu scientifique un trouble neurologique de la perception involontaire et spontané qui se manifestRosenthal-Synesthésie-en-mode-majeuresous la forme d’une double sensation pour une stimulation unique. Les synesthètes perçoivent alors en plus de la sensation normale une sensations secondaire au niveau d’une autre partie du corps ou d’un autre domaine sensoriel : c’est une fusion de sensations, de perceptions et d’émotions. Le plus fréquemment elle s’exprime par la pensée colorée des chiffres et/ou des lettres. Prenons l’exemple de l’expérience synesthésique numérique de Daniel Tammet (qui est atteint d’une synesthésie « inhabituel et complexe ») : « les nombres [lui] apparaissent comme autant de formes, de couleurs, de textures et de mouvements. » (synesthète numérique formes/couleurs/spatialité, il perçoit également les graphèmes en couleurs et possède une mémoire hors norme. il voit les chiffres en couleurs et formes, mais ils sont aussi répartis et organisés dans l’espace en 3 dimensions en fonction de leurs propriétés numériques). On la note x→y avec x pour le déclencheur de l’expérience synesthésique et y pour l’expérience additionnelle (dans ce cas : graphèmes→formes, couleurs, spécialité). Il en existe plusieurs types (cf tableau sur les relations synesthésiques les plus courantes) et les images synesthésiques ont souvent une position définie dans l’espace. Mais la synesthésie n’est ni un phénomène, ni propre au spectre autistique et atteint environ 5% de la population.

          Ce phénomène est donc une expérience neuronale propre à chaque individu synesthète. Il doit donc y avoir une explication scientifique à tout ce mécanisme.

 

 

                    Cependant, l’explication scientifique reste une énigme. La communauté scientifique n’est ni d’accord sur les origines (il y aurait des facteurs génétiques probables mais cette hypothèse n’est pas valide dans tous les cas) de la synesthésie ni sur son fonctionnement neurologique, mais il n’en résulte pas moins quelques modèles.

        Selon Edward Hubbard (chercheur à l’INSERM de Gif-sur-Yvette), les enfants seraient plus synesthètes que les adultes et la prévalence (nombre de personnes atteintes d’une certaine maladie à un moment donné dans une population donnée, futura-sciences) de la synesthésie diminue après l’âge de 10 ans. Cette hypothèse sera reprise par Julien Ide dans son article  A la recherche du 6e sens quand il dit qu’« il a été démontré que la synesthésie résulte du maintien de certaines connexions neuronales entre différentes régions du cerveau. Celles-ci disparaissent en principe entre la naissance et l’âge adulte. » Jean-Pierre Changeux ira même plus loin dans son livre L’Homme neuronal (1983) en expliquant qu’il serait probable que la synesthésie soit une forme de néoténie (conservations de caractéristiques juvéniles chez les adultes d’une espèce) neurologique avec la conservation des fonctionnalités cognitives premières (cognition : Fonctions intellectuelles qui se divisent en quatre classes: 1-les fonctions réceptives permettant l’acquisition, le traitement, la classification et l’intégration de l’information; 2-la mémoire et l’apprentissage permettant le stockage et le rappel de l’information; 3-la pensée ou le raisonnement concernant l’organisation et la réorganisation mentales de l’information; 4-les fonctions expressives permettant la communication ou l’action, Terminologie de neuropsychologie et de neurologie du comportement. Louise Bérubé ). La néoténie est en effet plus importante dans l’espèce humaine que chez la plus part des autres espèces. C’est en prenant en compte la confrontation de cette immaturité du système nerveux à stimulation du réel qui donnerait lieu à l’acquisition de plus grandes capacités d’adaptation qu’est né le modèle néoténique.

           Edward Hubbard propose un nouveau modèle : celui de l’activation croisée qu’il illustre à l’aide d’une étude d’imagerie fonctionnelle (IRM) des synesthésies gv4raphèmes→couleurs. Pour cela, ils ont mesuré les activations dans les régions cérébrales correspondant à la couleur pendant que les six sujets synesthètes et six sujets normaux regardaient des lettres ou des nombres blancs sur fond gris. Les synesthètes avaient plus d’activités que les autres dans toutes les régions visuelles de traitement précoce surtout en V4 (responsable de la perception des couleurs) comme le montre les zones colorées. La synesthésie viendrait alors du dysfonctionnement de connexions neuronales avec la désactivation de certaines d’entre elles . Cette hypothèse a été émise par l’étude de l’impacte cérébrale de la prise de drogues qui modifie les réseaux neuronaux présents et peut amener une personne non-synesthète à avoir une expérience synesthésique.

          Jean-Michel Hupé (chercheur au CNRS Centre de Recherche Cerveau et Cognition (CERCO) de Toulouse) résume ainsi l’état des connaissances sur la synesthésie : « Ces bizarreries de la façon de penser, d’être conscient, sont assez répandues dans la population (plus d’une personne sur cent), bien qu’étant encore largement ignorées. Les synesthésies peuvent être objectivées dans des tests de psychophysiques (temps de réaction) et observées en IRM fonctionnelle – même si on est encore loin de pouvoir donner une explication neurobiologique à ces phénomènes. » Jean-Michel Hupé complétera ces propos et ajoutant que « pour aller plus loin, il faudra sans doute dépasser la notion problématique « d’aire des couleurs » et proposer des explications beaucoup moins localisationnistes. »

 

 

                    En littérature, cette notion est beaucoup moins controversé même si on peut lui attribuer deux figures de style : la synesthésie et certaines métaphores. Ce procédé a été utilisé par de nombreux auteurs notamment par Arthur Rimbaud et William Shakespeare.

          La synesthésie, en tant que une figure de style, a les mêmes principes que la synesthésie cognitive. En effet, l’auteur utilise des thermes réservés à des sensations différentes pour définir une perception. Elle est principalement utilisée pour exprimer des nuances d’impression ou des sentiments. Exemple : « Je croyais entendre la clarté de la lune chanter dans les bois », dans cet exemple, Chateaubriand, confond l’ouïe à la vue car « la clarté de la lune » ne « chante » pas et c’est un phénomène visuel, non auditif.

          Arthur Rimbaud utilisera une des synesthésies les plus courantes : graphèmes → couleurs pour écrire son poèmeVoyelles. Dans ce texte, ce procédé fait que les voyelles ne sont plus que des simples lettres mais des entités qui représentent leurs propres réalités, sens et couleurs. Les couleurs prennent alors une forme symbolique : le noir est utilisé pour désigner la nuit, la cruauté ; le blanc pour la fierté, la pureté et la légèreté alors que le rouge représente le sang, les lèvres, la colère. Le vert représente la sérénité et la paix, le bleu l’évocation religieuse du Ciel et enfin le violet évoque les yeux d’une femme.

Voyelles.

Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud

 

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silence traversés des Mondes et des Anges :
– O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! –

A. Rimbaud

William Shakespeare

William Shakespeare

 

          Daniel Tammet utilisera plutôt l’exemple de Shakespeare, un auteur qu’il admire.« DansHamlet, Shakespeare fait ainsi dire à l’un des personnages que le « froid est aigre ». Dans une autre pièce, La Tempête, Shakespeare va au-delà des métaphores mettant en jeu les sens et crée un lien entre une expérience concrète et quelque chose de plus abstrait. Son image : « Sa musique se glissait jusqu’à moi par-dessus les eaux », met en relation l’entité abstraite « musique » avec une action visuelle. Le lecteur peut ainsi imaginer la musique – dont il est difficile d’avoir une image mentale – comme un animal en mouvement. » (chapitre 9).

 

 

                    La synesthésie est donc à la fois un phénomène neurologique et un procédé littéraire qui est omniprésent dans la vie de Daniel Tammet. Bien que ces causes neuronales restent un mystère pour la communauté scientifique, elle permet à notre écrivain autiste Asperger de mémoriser facilement les nombres sous forme de paysage numérique. Il possède aussi cette relation esthétique avec les mots.

 

 

 

  • 2) La logique des nombres.

  

                    Les paysages numériques de l’« imaginaire mentale » (chapitre 1) de Daniel Tammet lui permettent de se promener intellectuellement dans des endroits rassurants. D’autant plus qu’il s’est passionné pour le nombre pi. Mais quelle est exactement sa relation avec les chiffres ? Et celle avec le nombre pi ? Quelles sont ses autres facultés numériques ?

                    Tout d’abord, nous allons nous intéresser à sa manière de voir et de ressentir les nombres. Car, à cause de sa synesthésie, il ne voit pas du tout les combinaisons numériques comme nous les voyons.

          Daniel Tammet possède son « propre vocabulaire numérique et visuel »pour les nombres jusqu’à 10 000, il les regroupe comme « un poète associe [les] mots » (chapitre un). Ces37 89 nombres ne sont alors plus formés de simples chiffres mais sont presque personnifiés et ont chacun leurs propres identités comme les voyelles dans le poème de Rimbaud (vu en 1). Ils ont chacun une couleur, une forme et dégagent une émotion particulière et unique. « Le nombre 1, par exemple, est d’un brillant et éclatant, comme quelqu’un qui dirige le faisceau d’une lampe torche directement dans [ses] yeux. Cinq est un coup de tonnerre où le son des vagues qui se brisent sur les rochers. Trente-sept est grumeleux comme du porridge, alors que 89 [lui] rappelle la neige qui tombe. » (chapitre 1).Les nombre premiers (divisibles que par eux même ou par 1) jusqu’à 9 973 lui apparaissent sous formes de « galets », il peut alors facilement les identifier alors qu’il n’existe aucune méthode rapide pour tous les trouver. Lors d’une interview pour le journal Le Monde, il dira que son chiffre favoris, le 4 qui lui apparaît comme timide et calme, est en quelque sorte son incarnation numérique.

          Les nombres deviennent alors des « amis » et ne sont « jamais loin de [lui] » (chapitre 1). Lorsque cet écrivain ce trouve dans une situation angoissante, il se met à compter et cette pensée l’apaise. Car « quand [il] regarde une suite de nombres, [sa] tête se remplit de couleurs, de formes, et de textures qui s’accordent spontanément entre elles pour former des paysages. Ceux-ci sont toujours très beaux pour [lui]. » (chapitre 10). Mais ils peuvent parfois provoquer une situation inverse : pour lui le chiffre neuf est bleu et le fait de voir écrit un prix comme 99 centimes en rouge ou en vert va créer en lui un stress intense car il ne faut pas oublier que c’est un autiste. D’ailleurs le fait qu’il était un enfant calme pourrais être expliqué par ses ballades au milieu des tous les nombres. Lors des tests passés durant le tournage du documentaire sur ses capacités intellectuelles (Brainman  http://www.youtube.com/watch?v=epWqP_JpLb4), il a modélise les chiffres avec de la pâte à modelée. Chose qui est exceptionnelle car il est une des rares personnes à pouvoir partager son expérience synesthésique avec les autres.

          Pour faire des calculs, des procédés spontanés se mettent en place, par exemples les carrées des nombres ont « des formes symétriques » (chapitre 1). Plus les opérations sont

53 x 131 = 6 943

53 x 131 = 6 943

53 x 131 = 6 943

compliquées, plus les formes mentales et les couleurs seront complexes. Quand on lui demande d’exécuter une division, il voit « une spirale qui s’élargit vers le bas en cercles toujours plus concentriques et déformés. Chaque division produit des spirales de tailles et de formes différentes. » (chapitre 1). Mais les opérations ne se manifestent pas toutes de la même façon : lors d’une multiplication il verra les deux facteurs et la solution au milieu (cf tableau représentant la multiplication de 53 par 131avec le résultat : 6 943 au milieu). De plus, il est capable de faire ces calculs aussi vite qu’un ordinateur et de visualiser plus de décimales que ce dernier. Par exemple lors d’une division, il verra plus de chiffres décimaux que l’ordinateur ne pourra en calculer.

                    Daniel Tammet met son expérience numérique à profit pour sa passion : le nombre pi et pour soutenir une fondation de recherche contre l’épilepsie. Mais ses capacités dépassent encore les opérations mathématiques.

          Afin de récolter des dons au profit de la NSE (National Society for Epilepsy), il entreprend de battre le record européen de récitation des décimales du nombre pi. C’est ainsi que commença l’extraordinaire histoire de ce record : sur un coup de tête de Daniel Tammet. En 2004 à Oxford, après seulement trois mois d’entraînement, il énumère 22 514 décimales de pi sans faute en cinq heures et neuf minutes. Comment est-ce possible ? Et bien il devait « simplement dessiner les formes et les textures dans [son] esprit pour pouvoir les lire par la suite. » (chapitre 10). Mais pour un nombre aussi long, il a fallu adopter une technique particulière : diviser les décimales en petites sections dont la taille varie en fonction des chiffres présents dans celle-ci. Pi prend alors la forme d’un poème numérique, opinion qu’il défendra dans l’interview du Monde en affirmant qu’apprendre à l’école seulement quelques décimales de pi serait « comme si l’on apprenait seulement trois ou quatre mots de Molière ». En effet, il faudrait amener les élèves à réfléchir sur les rythmes et les motifs de ce nombre. Cette idée lui vient de sa récitation du nombre pi, durant laquelle il avait été plus touché par les émotions des spectateurs de tous les milieux que par son exploit en lui même. Il avait alors découvert son don de conteur. Il ira même plus loin en disant : « Je ne vois pas pourquoi les nombres n’auraient pas autant de place dans un théâtre que dans un bureau de comptable ou un lycée. » Et voici le poème de Daniel Tammet qui rend hommage à ce nombre et qu’il écrit en l’honneur de la journée de Pi en 2009 :

Les cent premières décimales de pi

Les cent premières décimales de pi

PI

Trois, Un, Quatre, Un, Cinq, et ainsi de suite
Les chiffres racontent leur histoire sans limite.
Trois – vert, les pieds nus, une voix silencieuse.
Blanc comme la faim, Un est vif
Comme les yeux d’un bébé.
Quatre est timide, envieux du E.
Cinq, ponctuation ou soupir lourd
Précède le Neuf fier, couleur d’une nuit tombante.
Deux, un nœud défait, vent rebelle,
Comme le creux du Six qui résonne.
Tout près, Huit, nuage de lucioles au dessus d’un lac
Sur lequel je fais des ricochets avec les Septs
En me souvenant que Zéro n’est rien qu’un cercle.

          Il a également la faculté de « calcul calendaire » (« faculté de dire quel jour de la semaine correspond une date », chapitre 1) qui est une capacité commune à beaucoup de personnes atteintes du syndrome savant. Même si des fois elle peut apparaître de manière soudaine, comme chez Orlando Serrell. Après un coup de batte de base-ball porté à la tête au côté gauche de la tête alors qu’il n’avait que 10 ans. En effet, l’hémisphère cérébral gauche gère les aspects rationnels, plus logiques ainsi que nos compétences verbales dont les compétences mathématiques. Par ce coup, le fonctionnement de son activité cérébrale a du être altérée, lui donnant ainsi des capacités extra ordinaires.

                   Enfin, après ses expériences numériques enrichissantes et son record, il ne reste pas moins un écrivain dans l’âme. Il le confirmera lui-même : « Enfant, les nombres m’ont rassuré, c’était une amitié. Aujourd’hui, ils me passionnent et me stimulent, mais j’ai un regard d’écrivain, un peu plus détaché. » (Le Monde). Actuellement, il fait de l’écriture son métier et des langues sa passion, avec lesquelles il entretient une relation presque aussi proche qu’avec les nombres.

  • 3) L’apprentissage des langues.

                    Sa mémoire hors du commun lui permet de maîtriser actuellement 12 langues : l’anglais, le français, le lituanien, l’espéranto, l’islandais, le gallois, le roumain, l’estonien, l’espagnol, le finnois, le néerlandais et l’allemand mais aussi le Mänti ( à prononcer « maenn-ti » qui est sa propre langue qu’il a lui même inventée). Quel était le premier contact de Daniel Tammet avec le langage ? Quelle sont ses expériences linguistiques et comment apprend-t-il une langue ?

                    Dans un premier temps, Daniel Tammet, étant issu d’une famille monolingue, n’entra que en contact avec des langues étrangères un peu avant le collège. Mais l’idée de langage ne lui est pas indifférente, il ira même jusqu’à inventer sa propre langue.

          Pendant son enfance, il a souvent recours à des néologismes (mot ou expression de création ou d’emprunt récents ; sens nouveau d’un mot ou d’une expression existant déjà dans la langue. Larousse, c’est également un procédélittéraire qui a le même principe) pour exprimer des choses particulières, comme le mot « pramble » qui veut dire partir pour une longue balade (ramble) avec un enfant dans un landeau (pram). Pratique assez courante chez les enfants autistes Asperger qui s’en servent pour traduire une idée. Ils s’expriment aussi assez souvent de façon très recherchée et font souvent des longs discours surleurssujet favoris. Daniel Tammet avouera que ses camarades de classes se sont souvent moquésde lui car il parlait en utilisant « des longues phrases prudentes et exagérément formelles » avec quelques uns de ses mots inventés. Mais il réussit à ne plus parler de cette manière grâce à ses parents qui le dissuadèrent de « parler de drôle de manière » (chapitre 9).

          Il essaya aussi de créer sa propre langue pour remédier à sa solitude et trouver les mots justes pour décrire ses expériences particulières. Chose qu’il fit bien des années plus tard avec la création du Mänti (qu’il est le seul à parler), d’après le mot finnois « mänty » qui signifie le pin. Il choisit ce nom car on trouve majoritairement les pins dans les régions scandinaves et baltiques et sa langue est composée essentiellement de mots originaire de ses régions. Il peut alors inventer des mots qui « établissent des liens entre les choses », par exemple le mot « hamma » (dent) donne « hemme » (la fourmi – un insecte qui mord). Les mots composés sont également fréquents (« puhekello » qui veut dire téléphone ou, littéralement, « parle-sonnerie »).

                     Cependant, ça n’est que beaucoup plus tard qu’il commence à se lancer dans l’apprentissage des langues. Quand il arrête l’école, à 18 ans, il parle l’anglais, l’allemand et un peu le finnois. C’est après un événement marquant qu’il va commencer à vraiment se consacrer aux langues.

          A presque vingt ans, après avoir quitté l’école, Daniel Tammet part en Lituanie par le biais d’une association caritative (service volontaire à l’étranger VSO) pour être professeur d’anglais. C’est à ce moment là qu’il apprend le lituanien et à se connaître lui-même, devient alors un être très sociable. Pour apprendre une nouvelle langue, il lit des livres de grammaires ou lit à voix haute des livres simples pour enfant avec un professeur qui le corrige afin d’apprendre quelques phrases. Mais il a surtout besoin de pratiquer la langue. Son défit le plus incroyable aura été, juste avant la fin du tournage du documentaire Brainman, d’apprendre l’islandais en une semaine seulement pour donner une interview intégralement en islandais dans une émission télévisée.

          L’apprentissage des langues lui est facilité par le fait que, dans sa tête, des connexions se forment et les mots sont liés comme sur une toile d’araignée. Cette fois encore, sa relation avec les langues est esthétique : pour lui, comme avec les nombres, certaines combinaisons sont plus belles que d’autres. En effet, une relation synesthésique, qui est cependant moins forte que la synesthésie numérique, s’opère avec les mots qui lui font éprouver des émotions. Par exemple, « les substantifs sont [ses] mots préférés parce qu’ils sont plus faciles à visualiser » (chapitre 9). Mais il ne peut pas mettre sa synesthésie numérique au service des autres contrairement à son rapport avec les langues.

          En effet, ce linguophile, partage son amour des langues par le biais d’une nouvelle méthode d’apprentissage (via un site de cours en ligne : http://www.optimnem.co.uk/ ) basée sur l’intuition et sur la synesthésie du langage (voir l’émission Salut les terriens lors de la sortie de son livreEmbrasser le ciel immense en 2009 http://www.youtube.com/watch?v=JLk68GlpAjk). Lors d’expérience, les scientifiques ont pu montrer que certains sons correspondent à une réalité. La plus célèbre de ses expériences est le « bouba/kiki test » menée par le Pr Ramachandran où 95% des personnes interrogées baptisèrent la forme arrondie « bouba » et la forme anguleuse « kiki » (cf image). D’après la théorie de ce professeur, l’origine du langage serait due à des sons utilisés pour décrire des objets et que le mouvement des lèvres ou de la langue seraient synesthésiquement liés à des objets ou des événements auxquels ils se réfèrent . Dans son livre Embrasser le ciel immense, il part de ce principe en donnant un mot dans une langue inconnue à la personne puis propose deux traductions de ce mot et elle doit deviner à partir des sonorités de ce mot laquelle des deux possibilités est juste.

                    D’après Daniel Tammet, « les langues [l]’ont aidées à apprendre, jour après jour, ce que signifie être humain – les points de vue spécifiques, les idées subtiles et les sensibilités émotionnelles qui caractérisent chaque pays. » (Embrasser le ciel immense). Il est fasciné par les rythmes grammaticaux et vocables. Les combinaisons de mots et de phrases sont illimitées, ce qui crétoute la beauté du langage. Pour lui, les langues sont accessibles à tous, il faut juste avoir la bonne méthode d’apprentissage. Celle imposée par l’école est alors, à son avis, presque dépourvue de sens car elle ne prend pas en compte l’intuition et est essentiellement un apprentissage par écrit.

                    Pour conclure, Daniel Tammet est un génie hors norme de tous points de vue. Sa synesthésie lui permet de mémoriser à une vitesse incroyabledes suites de nombres qui lui apparaissent sous forme de paysagenumérique. Il lui suffit alors de décrire ce qui qu’il voit pour réciter les 22 514 décimales de pi. Il fait de même avec des calculs qu’un ordinateur ne peut pas résoudre entièrement. Cette synesthésie intuitive lui permet également d’apprendre beaucoup de langues et vite. C’est pour cette raison qu’il n’est pas un homme ordinateur mais un conteur des nombres doté de capacités hors du commun. D’ailleurs, même si il adore ses paysages numériques qui le rassurent, il préfère la diversité des langues et de l’écriture. En apparence, ses capacités peuvent apparaître comme un don mais n’oublions pas qu’il souffre d’autisme, une maladie encore mal connue.